SINGULARS

March 2026
Olivier Olgan

Réactiver la modernité : Frédéric Cassin et les maîtres italiens de la céramique au PAD Paris 2026

 

À l’occasion du PAD Paris 2026, Frédéric Cassin, fondateur de la galerie Gaïa & Romeo, consacre une exposition à l’âge d’or de la céramique italienne des années 1950-1970. Il y retrace un moment incandescent de la modernité européenne où l’Italie, en pleine reconstruction, transforme un artisanat séculaire en véritable langage artistique, entre peinture, sculpture et architecture. À travers le travail de six plasticiens et vingt-sept œuvres majeures, celui qui garde une passion de collectionneur confie à Olivier Olgan sa vision engagée : remettre ces artistes au cœur de l’histoire de l’art et faire dialoguer leurs œuvres avec les outils visuels et numériques d’aujourd’hui.

 

Collectionneur passionné devenu galeriste

 

Frédéric Cassin a d’abord constitué pendant plus de vingt ans un ensemble intime, patiemment construit autour de la céramique, avant de décider de lui donner une scène publique. Avec la galerie Gaïa & Romeo, cofondée avec sa filleule Antoinette Monnier, il conçoit la céramique comme un art majeur, à la croisée de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, et non plus comme un simple art appliqué. Son regard s’ancre dans l’histoire, mais se projette résolument vers le présent : scénographies immersives, narration digitale, circulation internationale des œuvres.

À travers ce projet, il revendique un même engagement : faire revivre les maîtres italiens de l’après-guerre en les inscrivant pleinement dans la sensibilité contemporaine.

 

Qu’est-ce qui, selon vous, fait de cette période un moment décisif de la modernité européenne : contexte d’après-guerre, bascule de l’artisanat vers un véritable langage artistique, affirmation d’un certain « Made in Italy » du geste et de la couleur ?

 

Frédéric Cassin. 

Ce qui est fascinant, c’est que tout se joue dans un moment presque incandescent. L’Italie sort de la guerre fragilisée, mais culturellement en pleine effervescence – et la céramique devient immédiatement un terrain d’expérimentation. Pas un refuge, mais un espace de projection.

Elle s’appuie sur un héritage ancien, structuré avant-guerre, pour mieux s’en affranchir et s’ouvrir à une liberté nouvelle.

Ce qui se passe à ce moment-là, c’est une bascule très rare : l’artisanat ne disparaît pas, il change de statut.

Le geste reste, mais ce qu’elle produit n’est plus simplement un objet – c’est une pensée. Fontana perce, coupe, ouvre la matière ; les artistes traitent l’argile comme un champ d’expérimentation radical. La céramique devient ce lieu où les frontières tombent : entre peinture, sculpture, design… Elle est partout à la fois.
Et c’est précisément pour ça qu’elle devient centrale dans la modernité européenne, reconnue par les galeries, les musées, et même le MoMA.

Et en même temps – et c’est là que l’Italie est unique – tout ça ne se fait jamais contre la tradition?

Au contraire, ça s’appuie dessus, ça la réactive.

Chaque région, chaque couleur, chaque motif et les symboles de son patrimoine historique reviennent mais transformés, réinterprétés. Une sorte de langage hybride, libre, presque indiscipliné, où l’histoire et l’expérimentation coexistent sans hiérarchie .

Et puis il y a cette chose très forte : la céramique devient une des parties intégrante d’une image. Une image de l’Italie. Elle ne l’incarne pas seule – mais elle en exprime peut-être la dimension la plus sensible. Elle circule, elle s’exporte massivement, elle entre dans les maisons américaines, dans les expositions, dans les magazines. Elle porte avec elle une idée du “Made in Italy” qui n’est pas seulement esthétique, mais presque existentielle : une manière de vivre, de toucher, de colorer le monde. Un luxe accessible, mais chargé de culture, de soleil, de mémoire .

C’est cette convergence – entre reconstruction, expérimentation et affirmation culturelle – qui fait de ce moment un point de bascule décisif dans la modernité européenne.

 

Quelles grandes innovations techniques et esthétiques ces 6 artistes ont-ils apportées au médium céramique jusqu’à en faire un art sculptural et parfois architectural à part entière ?

 

Ces artistes sont remarquables parce qu’ils ne déplacent pas seulement la céramique sur le plan formel – ils en transforment profondément le geste, presque la nature même.

On est dans un moment où la céramique s’émancipe du fonctionnel pour devenir une œuvre à part entière, portée par les mêmes exigences que la sculpture.

Mais cette transformation ne passe pas uniquement par l’abstraction ou l’échelle : elle passe par une réinvention radicale du rapport à la matière, et surtout par une intensification du langage visuel – couleur, surface, texture et forme.

 

Chez Guido Gambone, cela se joue dans la surface : une liberté du dessin, parfois une simplification des formes, une intensité chromatique. Le décor cesse d’être ornemental pour devenir structurel, presque pictural, comme une peinture déposée sur la forme.

 

Avec Salvatore Meli, la rupture est encore plus physique. Il va jusqu’à supprimer le tour, à modeler à main levée, à devenir lui-même le geste. Ses vases ne sont plus construits – ils sont “dansés”, presque performés. Ce sont déjà des sculptures, des formes qui se découpent dans l’espace avec une élégance organique, presque animale .

 

Marcello Fantoni, lui, incarne une autre innovation essentielle : la synthèse. Il pousse très loin la maîtrise technique – émaux, matières, effets de surface – tout en y injectant une dimension poétique. Chez lui, la céramique devient un lieu de convergence entre artisanat, sculpture et recherche esthétique, où la beauté naît de cette tension entre rigueur et liberté.

 

Puis, avec Carlo Zauli, Lino Bersani et Nino Caruso, on franchit un autre seuil : la céramique devient espace.

 

Zauli la pousse vers une abstraction essentielle, presque sculpturale. Bersani en fait une structure tendue, architectonique. Caruso, lui, introduit des systèmes modulaires, des reliefs muraux, et même des expérimentations de matière – comme l’intégration du sable – qui donnent à la surface une dimension presque tactile, presque minérale.

 

Qu’est-ce qui les relie tous ?

 

C’est une même transformation profonde :
d’un côté, une intensification du langage esthétique – couleur plus libre, dessin plus direct, surfaces travaillées, émaux expérimentaux ; de l’autre, un déplacement du statut même de l’objet – qui glisse de la fonction vers la sculpture, puis vers l’espace.

La céramique n’est plus décorée, elle est pensée, construite, habitée. Elle devient un médium total – à la fois surface picturale, volume sculptural et présence architecturale – pleinement inscrit dans les recherches de la modernité européenne.

 

Si l’on devait dresser une carte de cette scène, quels seraient les grands courants et les figures incontournables que vous mettez en avant à Gaïa & Romeo et que racontent les vingt-sept œuvres choisies pour le PAD de cette diversité ?

 

Si l’on devait dresser une carte de cette scène, elle ne serait pas linéaire – elle serait faite de convergences, de dialogues, presque de tensions.

Au centre, il y a évidemment une figure comme Gio Ponti, qui joue un rôle structurant : il crée un écosystème. À travers les Triennales, la revue Domus, son travail avec Richard-Ginori, il contribue à faire basculer la céramique dans le champ de la modernité, à la sortir de son statut d’art appliqué pour l’inscrire pleinement dans les arts majeurs.

 

Autour de ce noyau, plusieurs courants coexistent ?

 

Il y a d’abord une veine très libre, très expressive, portée par des artistes comme Fontana, Gambone ou Meli, où la céramique devient un espace d’expérimentation, presque instinctif, toujours nourri par la peinture, le geste, la matière, la forme.

Puis une approche plus sculpturale et abstraite, avec des figures comme Zauli ou Melotti, qui réduisent la forme, la tendent, la poussent vers une essentialité presque conceptuelle.

Et enfin une dimension plus architecturale et environnementale, que l’on retrouve chez Caruso ou Fantoni, où la céramique dialogue directement avec l’espace, le mur, l’environnement construit.

'Ce qui est très fort, c’est que ces courants ne s’opposent pas – ils coexistent, ils se nourrissent.'

Et ils sont soutenus par tout un réseau : des galeristes visionnaires comme Carlo Cardazzo, une reconnaissance institutionnelle internationale – notamment le MoMA – et l’influence décisive de Picasso, qui contribue à légitimer la céramique comme un médium artistique à part entière.

Les vingt-sept œuvres que nous présentons au PAD racontent précisément cette diversité. Elles ne cherchent pas à illustrer un style unique, mais à rendre visible un moment d’intensité où tout est encore ouvert : des pièces très picturales, presque dessinées dans la matière, des formes sculpturales qui affirment une présence autonome, et des œuvres pensées pour l’espace.

 

Votre galerie est née d’une longue passion de collectionneur : comment s’est opéré le passage de la collection privée à l’ouverture d’un lieu qui fait circuler ces œuvres ?

 

 Après une vingtaine d’années de collection, d’abord centrée sur la céramique française puis progressivement élargie à l’italienne, le besoin de passer à l’acte s’est imposé naturellement. À force de vivre avec ces œuvres, l’envie de les partager est devenue une évidence. Elles restaient trop peu visibles, et il me semblait essentiel de leur rendre hommage en les ouvrant à un public plus large, en transmettant aussi cet attachement, cette passion.

Je voulais les remettre sur le devant de la scène, leur redonner une véritable présence. Car au fond, les garder chez moi ne suffisait plus : ces pièces méritaient d’être vues, de circuler, d’être partagées.

 

Le véritable déclic a été ma filleule, Antoinette Monnier. Son regard, son énergie et son background technique ont ouvert une nouvelle perspective. Nous avons beaucoup échangé, construit ensemble une vision, et imaginé un projet commun. Je ne l’aurais pas fait sans elle. Nous voulions proposer quelque chose de différent, en lien avec notre époque. Sa maîtrise des nouveaux outils et médias nous permet d’élargir notre approche, de toucher un public plus contemporain mais aussi plus large, sensible à ces nouvelles formes de narration.

Au fond, c’est une question d’engagement. L’amour que je porte à ces artistes ne pouvait pas rester confiné. Il fallait leur redonner une voix, les faire circuler, les remettre en lumière – leur offrir la place qu’elles méritent.

 

Qu’est-ce qui change dans votre rapport aux pièces lorsqu’il ne s’agit plus seulement de garder, mais de transmettre, de les inscrire dans d’autres collections et dans une histoire plus large de la modernité ?

 

 J’ai toujours eu, dans un coin de la tête, l’envie de partager cette collection, dans le même esprit que ce que j’avais pu faire avec les Ruelland. L’objectif reste le même : inscrire la céramique comme un art majeur, la transmettre, et partager cet intérêt avec d’autres.

Au départ, c’est un geste très personnel, presque instinctif.

Puis, au fil du temps, la collection prend forme, s’affirme, jusqu’à devenir un ensemble cohérent – une composition construite à partir d’un goût personnel, qui finit par devenir une sorte de curation. C’est à ce moment-là que l’idée de la partager s’impose naturellement : lui donner une identité, la faire exister pleinement, et faire revivre ces œuvres.

C’est aussi le passage d’un moment intime à une démarche plus engagée. Avec les années, le regard s’affine, les émotions s’approfondissent, et naît l’envie de transmettre. À mon tour, j’ai souhaité faire découvrir ces artistes, comme d’autres me les ont fait découvrir un jour.

Notre approche s’inscrit dans cette volonté d’ouverture. Ce n’est pas en restant dans un lieu unique que l’on peut réellement élargir son public. Le digital permet justement d’aller plus loin, de toucher autrement et plus largement, et de faire circuler ces pièces

 

Enfin, à l’heure des galeries en ligne et des foires, comment inventez-vous des formes de présentation qui « activent » les œuvres plutôt que de simplement les montrer, notamment via le numérique et la circulation internationale ?

 

Je me suis justement associé avec Antoinette, qui connaît bien cet univers. Ensemble, nous réfléchissons aux manières de présenter les œuvres, mais aussi à la façon dont nous souhaitons nous adresser au public. À travers les outils issus de l’innovation digitale, le travail avec des artistes apportant de nouveaux regards, ainsi que la scénographie – comme celle que nous allons vous présenter au PAD, par exemple – nous cherchons à mettre en valeur ces pièces, toutes uniques en leur genre, de manière différente.

Nous considérons les innovations digitales ( liées au visuel) comme des opportunités infinies : elles ouvrent de nouveaux langages, de nouvelles façons de dialoguer, et permettent de faire ressortir l’âme de ces œuvres.

Nous ne voulons pas qu’elles soient perçues comme des vestiges du passé, mais au contraire les inscrire pleinement dans le présent, en les faisant vivre.

 

Finalement, le rôle de Gallery Gaïa & Romeo, c’est non seulement de remettre au-devant de la scène les artistes italiens de l’après-guerre, mais aussi de faire revivre leurs œuvres à travers les outils du monde moderne et, par ce biais, de les rendre plus accessibles.

 

Propos recueillis le 26 mars 2026